Les pauvres gens (7-[Jeannie]) – La Légende des siècles – Victor Hugo

Les pauvres gens (IX et X) ([Jeannie])

Les textes présentés ici, neuvième et dernière parties des Pauvres gens, sont extraits de La légende des siècles, première série, du volume Poésie II de la collection BOUQUINS des Œuvres complètes de Victor Hugo, à la page 798. J’ai intitulé cet extrait [Jeannie] du fait du nom du personnage principal.
Ce texte comporte dix parties. Voici les deux dernières, qui portent le nom de l’héroïne, Jeannie. Pour écouter l’intégrale, il suffit de cliquer sur les liens en bas de cet article.

Je vous signale, lors de chaque publication audio, la référence du texte lu, dès l’instant où il s’agit de Victor Hugo. En effet, il est fréquent de découvrir sur internet des poèmes d’auteurs connus transformés par la (parfois mauvaise) grâce du virtuel…

IX

Quand elle fut rentrée au logis, la falaise
Blanchissait; près du lit elle prit une chaise
Et s’assit toute pâle ; on eût dit qu’elle avait
Un remords, et son front tomba sur le chevet,
Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche
Parlait pendant qu’au loin grondait la mer farouche.

« Mon pauvre homme ! ah ! mon Dieu ! que va-t-il dire ? Il a
Déjà tant de souci ! Qu’est-ce que j’ai fait là ?
Cinq enfants sur les bras ! ce père qui travaille !
Il n’avait pas assez de peine ; il faut que j’aille
Lui donner celle-là de plus. – C’est lui ? – Non. Rien.
– J’ai mal fait. – S’il me bat, je dirai : Tu fais bien.
– Est-ce lui ? – Non. – Tant mieux. – La porte bouge comme
Si l’on entrait. – Mais non. – Voilà-t-il pas, pauvre homme,
Que j’ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant ! »
Puis elle demeura pensive et frissonnant,
S’enfonçant par degrés dans son angoisse intime,
Perdue en son souci comme dans un abîme,
N’entendant même plus les bruits extérieurs,
Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs,
Et l’onde et la marée et le vent en colère.

La porte tout à coup s’ouvrit, bruyante et claire,
Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc ;
Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant,
Joyeux, parut au seuil, et dit : « C’est la marine. »

X

« C’est toi ! » cria Jeannie, et, contre sa poitrine,
Elle prit son mari comme on prend un amant,
Et lui baisa sa veste avec emportement,
Tandis que le marin disait : « Me voici, femme ! »
Et montrait sur son front qu’éclairait l’âtre en flamme
Son coeur bon et content que Jeannie éclairait.
« Je suis volé, dit-il ; la mer c’est la forêt.
– Quel temps a-t-il fait ? – Dur. – Et la pêche ? – Mauvaise.
Mais, vois-tu, je t’embrasse, et me voilà bien aise.
Je n’ai rien pris du tout. J’ai troué mon filet.
Le diable était caché dans le vent qui soufflait.
Quelle nuit ! Un moment, dans tout ce tintamarre,
J’ai cru que le bateau se couchait, et l’amarre
A cassé. Qu’as-tu fait, toi, pendant ce temps-là ? »
Jeannie eut un frisson dans l’ombre et se troubla.
« – Moi ? dit-elle. Ah ! mon Dieu ! rien, comme à l’ordinaire,
J’ai cousu. J’écoutais la mer comme un tonnerre,
J’avais peur. – Oui, l’hiver est dur, mais c’est égal. »
Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,
Elle dit : « À propos, notre voisine est morte.
C’est hier qu’elle a dû mourir, enfin, n’importe,
Dans la soirée, après que vous fûtes partis.
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
L’un s’appelle Guillaume et l’autre Madeleine ;
L’un qui ne marche pas, l’autre qui parle à peine.
La pauvre bonne femme était dans le besoin. »

L’homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :
– Diable ! diable ! dit-il, en se grattant la tête,
Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.
Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait
De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ?
Bah ! tant pis ! ce n’est pas ma faute. C’est l’affaire
Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.
Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons ?
C’est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.
Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.
Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez.
Femme, va les chercher. S’ils se sont réveillés,
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.
C’est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte ;
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous.
Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres.
Quand il verra qu’il faut nourrir avec les nôtres
Cette petite fille et ce petit garçon,
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi, je boirai de l’eau, je ferai double tâche,
C’est dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu ? Ça te fâche ?
D’ordinaire, tu cours plus vite que cela.

– Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà!

Enregistrements du jour : Les pauvres gens – IX et X ([Jeannie])

Je vous convie à écouter les deux dernières parties des Pauvres gens, rassemblées ici sous le nom de [Jeannie] (mot clé de cette publication, choisi pour les nécessités du référencement ; ce prénom féminin est de Victor Hugo, et il est là pour être repéré par un moteur… pauvre Jeannie, si elle savait), extrait de La légende des siècles, première série, de Victor Hugo. Je l’ai enregistré sur mon ordinateur. Il vous le restituera si vous cliquez ci-dessous.

[Jeannie]

IX

X

Les enregistrements précédents

Si vous n’avez pas écouté les précédents opus des Pauvres gens, avant Jeannie, il y a :

  1. Les deux premières parties des Pauvres gens ;
  2. [L’anneau] ;
  3. [flot] ;
  4. [La masure]
  5. [Cadavre]
  6. [Berceau]

Les pauvres gens ont été enregistrés et mis en ligne en plusieurs fois.
J’ai enregistré d’autres poèmes de Victor Hugo.
Pour les retrouver, il suffit de cliquer sur le titre qui vous plait :

Un poème de Marceline Desbordes-Valmore, Les séparés est à votre écoute.

Lectures suivantes

Un principe

Si vous souhaitez que j’enregistre un poème du répertoire, n’hésitez pas à m’en faire part. Dans la mesure de mes possibilités, et de ma sensibilité, je pourrai le faire. Il n’y a aucune obligation mais, dans la mesure où j’aime la poésie et la dire, je le ferai avec plaisir.

Les écouter

Pour écouter les autres poèmes enregistrés, je vous conseille de vous référer à la page des liens intitulée Enregistrements – Index.

Une prochaine lecture au Théâtre du Nord-Ouest

La prochaine lecture au Théâtre du Nord-Ouest aura lieu le mercredi 14 mai 2014 et sera aussi composée de textes de la Légende des siècles.
Le Théâtre du Nord-Ouest a son entrée située au 13 rue du Faubourg Montmartre, à Paris. Le tarif d’entrée est de 6 €.
En vous inscrivant à la newsletter de ce site, vous serez tenu au courant des publications.
Si vous désirez entendre un texte, n’hésitez pas à m’en faire la demande. S’il résonne en moi, je le mettrai en ligne.

Pierre-François

Pierre-François Kettler est le croisement sanguin et vraisemblablement contaminé de l'heroïc fantasy, de Victor Hugo, du Code noir, du théâtre, de Robert Desnos, du jeu et de la poésie. L’enfance et l’adolescence, à Chambéry, lui ont fait découvrir un corps qu'il détestait copieusement et un imaginaire où il se réfugiait voluptueusement. Son "service national" au Rwanda l'a ouvert sur le monde. Le théâtre l'a fait vivre et l'a réconcilié avec son corps dans cet espace si complexe. Depuis 2005, il harmonise sa chair et ses rêves en les écrivant.

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